Grandiose

  
Je suis présentement assise dans le petit bar d’un petit village figé dans le temps. À l’entrée, un écriteau nous demande de retirer nos bottes pleines de bouette. Le chien d’un des clients vient de me renifler les orteils de son museau mouillé. Ce que je vois d’ici: une boucherie, une charmante église en bois portant fièrement sa vieille cloche, un ancien autobus rouillé et un panneau en X signalant un chemin de fer. Il y a aussi une camionnette toute sale stationnée devant le bar et un quatre roues dans son coffre. Je me sens comme dans un décor de film. Je souris à une jolie dame âgée et à son mari qui se stationnent derrière la camionnette. Un homme traverse le village à cheval. Le couple me demande s’ils peuvent se joindre à moi. Je terminerai mon texte plus tard. On parle jusqu’à la tombée de la nuit.                            

                                         

Il faut lire la suite au son de la voix de Charles Aznavour. J’imagine les paroles de sa chanson « Emmenez-moi » résonner à l’infini dans l’écho des vallées verdoyantes que je parcours et sa voix semble amplifier la majestuosité de ce que voient mes yeux.                  

                                    

Depuis un peu plus d’une semaine déjà, je suis en Nouvelle-Zélande, au bout de la Terre, au pays des merveilles, je crois. Je roule à gauche, parcours des kilomètres de serpentins jusqu’à en avoir le tournis, traverse des dizaines de ponts à une voie, évite quelques éboulements de roches qui bloquent la voie, m’arrête pour laisser passer des moutons… Rien ne peut jamais être plus magnifique, jusqu’au prochain virage. Et puis la végétation. Les sapins côtoient les palmiers: j’y comprends rien. Le ciel est bleu, il pleut, le soleil revient. Les immenses montagnes vertes à perte de vue et celles de roches qui s’ensuivent. Je m’arrête un moment prendre une photo, reste à distance de la falaise. Le ruisseau juste en bas. Je n’ai pas de mots pour décrire ce paradis qui défile sous mes yeux. Enfin si, j’en ai un: grandiose.                       

                                       

Avec mes deux compagnons d’exploration, nous avons loué la voiture la moins chère (et la plus miniature jamais vue) et avons opté pour le camping. (Nous venons de suivre un lièvre sur plus de 200 mètres. Le pauvre, il courait en zigzaguant sur la ligne qui sépare les voies.) Légalement ou presque, nous plantons nos tentes dans des endroits paradiasiques isolés de la civilisation. Des petits coins de paradis, ici, ça pleut. Hier, nous nous sommes engagés sur une route qui sillonnait une montagne, nous l’avons suivie jusqu’à ce que l’asphalte qui la recouvre se transforme en cailloux, puis nous avons longé une rivière pendant quatre kilomètres pour aboutir sur un lac. Au milieu des gigantesques montagnes, dont une par laquelle s’échappait de la fumée, nous nous sommes installés. J’avais le sentiment d’être la première humaine à mettre les pieds sur ce bout-de-terre-là. Nous avons piqué nos tentes. Nous sommes baignés à travers les poissons qui m’ont fait une bonne dizaine de sucettes sur les pieds pendant que j’essayais de me convaincre, debout sur une roche visqueuse, que l’eau n’était pas assez froide pour m’arrêter. Mon copain, lui, était déjà rendu sur la roche au milieu du lac et se dandinait de bonheur les fesses à l’air, pour se rapprocher encore plus de la nature, j’ai l’impression. Notre ami n’a pas eu d’autre choix que de prendre une pause de ce beau moment pour aller se soulager les intestins et se faire mordre le derrière par les petites mouches de sable. Faut l’excuser, c’est comme ça que ça marche, on l’a tous fait. Les coins de paradis sont isolés de la civilisation, mais bien souvent aussi des toilettes publiques. Un peu plus tard, nous avons savouré nos nouilles ramens. Nous sommes allumés un petit feu. Nous sommes blottis dans nos sacs de couchage au son des cris du cygne noir. Je me suis mis une alarme pour contempler le lever du soleil, ce que j’ai fait. Je me suis rendormie et ai dormi jusqu’à ce que la chaleur du soleil transforme ma tente en four. Ensuite j’ai sauté dans le lac. Puis nous nous sommes engagés sur la Forgotten World Highway. Le mot grandiose, c’est sur elle que je l’ai trouvé.       

                                 

À l’heure qui l’est, je découvre qu’il y a pas mal plus d’étoiles dans le ciel que je pensais alors qu’un mince croissant de lune illumine les vallées. Je respire profondément l’air pur et avale une grosse gorgée d’eau que j’ai prise dans le ruisseau à moitié gelé de la montagne que j’ai montée ce matin. Jamais je ne me suis sentie aussi bien. C’est encore mieux que le sentiment d’être en amour. Je me sens légère. Je suis au bout de la terre, dans un paradis imprévisble et incroyable. Et grandiose. 

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Courage

J’ai passé les derniers jours à formuler et reformuler des phrases. Nous sommes tous bombardés d’information au quotidien, constamment sollicités. Nous savons que sur le continent africain, beaucoup trop de gens vivent dans la misère. Mais qu’est-ce que notre conception de la misère lorsque nous avons grandi dans un pays riche où l’on ne cesse de nous répéter, avec raison, que tout est possible? Nous avons beau lire sur le sujet, nous pouvons savoir, mais nous ne comprenons pas. Les mots qui feraient tout comprendre, je ne les ai pas. Toutefois, à travers mon expérience humanitaire, j’ai pris conscience des lacunes de ma compréhension personnelle et c’est sur celles-ci qu’est basée l’écriture de ce texte.                           
                                          

Chez nous, quand on est dans la misère, c’est que l’on manque de sous, de sous pour s’acheter ce dont on aurait besoin à l’épicerie ou à la pharmacie, par exemple. On le sait tous. C’est terrible de ne pas pouvoir combler ses besoins vitaux. Ce que je m’imaginais de l’Afrique, c’était cette misère à des proportions extrêmes. Toutefois, ce n’est pas exacte. J’ai la gorge nouée en écrivant ces mots. Au nord du Togo, alors que l’on est à peine à quelques heures de route des côtes, il n’y a rien. Au milieu d’une sécheresse étouffante, ils réussissent à cultiver un peu de riz, de maïs, de féculents… et puis s’en gonflent le ventre jusqu’à satiété. De l’eau, ils peuvent en trouver en marchant des heures sous le soleil cuisant. Bébé au dos, les femmes font la route vers le puit, avec leur contenant métallique sur la tête. Les tout-petits les accompagnent, les immitent avec de petits sceaux de plastique. Après tous ces efforts, ce n’est pas terminé, car l’eau recueillie est rarement potable. Ensuite, si l’on tombe malade, soit à cause de l’eau que l’on a bue, soit parce que l’on n’a rien à manger, soit parce que l’on a la malaria, ou contracté le VIH (là, on n’en parle même pas), où trouver les médicaments? Il faudrait rouler des heures à travers les chemins de terre crevassés que même les 4×4 ont du mal à traverser. Mais qui a une voiture? Mais où sont les taxis? Même quand il y en a, ils ne sont à la portée que des touristes ou des quelques riches, souvent amis du dictateur. Alors on se fait des tisanes à base de plantes aux bienfaits médicinaux. Où ça mènera? On n’en sait rien. Ça nous fait aussi réaliser l’importance qu’a pour ces peuples la forêt. Pour eux, la réponse à tout problème s’y trouve.                           

                                                     

J’ai eu l’impression de visiter une autre planète, à une autre époque. M’avouer que tout le confort dans lequel je vis, on l’a créé en oubliant, voire au dépend de ces gens affamés, aujourd’hui cruellement ignorés, me fend le coeur. Voir les enfants, leur ossature exhibée dans ses moindres détails, le ventre gonflé, la bouche sèche, les dents pourries, pieds nus, recouverts de quelques morceaux de vêtements troués et ressentir de par leurs regards une force inexplicable, probablement l’expression de leur courage qui leur permettra de survivre… Ça m’attriste, ça m’atterre, que de les savoir encore dans leur isolement du monde, de savoir qu’ils resteront analphabètes; qu’ils travailleront d’arrache-pied pour mettre un peu de pain dans le ventre de leur progéniture, car ils auront une grande famille, évidemment. Savoir qu’ils rêvent de découvrir le monde; savoir qu’ils ne quitteront fort probablement jamais leur village. Savoir qu’ils devront lutter toute leur vie, qu’ils luttent déjà… Savoir que les jeunes de chez-nous sont encadrés, par des parents formidables ou par l’un de nos nombreux organismes de support; savoir que ces jeunes préfèrent errer en quête d’eux-mêmes en amplifiant des problèmes insignifiants pour justifier leur consommation. Nous ne sommes tellement pas conscients de la chance inouïe que nous avons…            

                                       

Ce jour-là, j’ai donné toute la monnaie que j’avais sur moi au vieil homme dont la femme souffrait terriblement et à la jeune mère qui peinait à nourrir son nouveau-né. J’ai aussi donné aux petits garçons dont la candeur d’enfant avait été volée par les injustices de ce monde dont ils sont victimes. Je savais très bien que mon aide serait éphémère. Déjà, le lendemain, ils en seraient au même point. Pour faire ce voyage, mon copain et moi nous étions beaucoup renseignés sur le pays et sur la situation des gens. Nous avions été avertis que dans le nord du Togo, les conditions de vie étaient très dures. Malgré tout, mon homme avec un grand H n’a pas pu contenir ses larmes après que nous ayions vu de nos propres yeux l’ampleur de la vérité de cet avertissement. Il s’est effondré avant de s’endormir plusieurs soirs durant. Rien ne peut nous préparer à voir de telles atrocités. Le sentiment d’impuissance que l’on ressent fait si mal. On voudrait faire tellement, mais l’on réalise alors nos limites et l’on se sent si petit…                    

                                     

Nous pourrions croire que la solution à cette extrême pauvreté se trouve dans l’éducation. Toutefois, au Togo, il n’y a que deux universités publiques, l’une au nord et l’autre au sud. Pour les gens des villages, il est donc pratiquement impossible d’y avoir accès. Pour ceux qui habitent tout près de celles-ci, ils sont encore loin de pouvoir s’imaginer de meilleures perspectives d’avenir. L’éducation étant très abordable, au Togo, et le gouvernement dictatorial n’investissant pas dans son pays, il n’y a pas d’emploi. À l’université, dans les auditoriums de 600 places s’entassent aux aurores plus de 3000 étudiants, debouts, un peu partout, pour tenter d’entendre leur cours. Il n’est pas difficile de s’imaginer le taux d’échec… Et c’est sans prendre en compte le système archaïque qui calcule les résultats. Une secrétaire fait tout à la main. Pour avoir leurs notes, les élèves paient. Quand il y a des erreurs, le délai pour les faire corriger est si long que bien souvent la session suivante est déjà entamée, et il faut payer pour voir la correction… En résumé, l’université est un bel engin négligé avec soin par le gouvernement afin d’y garder les jeunes le plus longtemps possible pour recueillir plus de sous et occulter le manque d’emploi.                 

                                                    

À travers ce gâchis de cerveaux dans les villes et cet absence de toute ressource qui tue les villages, les gens sont incroyables. Je me suis fait la promesse d’un jour faire un grand projet pour les aider à long terme. Pour l’instant, je décide de cesser de pleurer en pensant à eux, mais plutôt de vanter leur force. Je n’ai pas vu de mendiants, en Afrique. Tout le monde tente quelque chose. Ils vendent un peu de nourriture au marché ou s’ouvrent une petite boutique, ils vendent du maïs soufflé aux automobilistes dans le trafic ou essaient de s’auto-suffirent quand ils habitent loin des villes. Ils sont tous, sans exception, souriants, généreux et accueillants. Ce genre de trucs, ça nous rend gênés d’être blancs, gênés de notre passé et de nos propres comportements. Ça donne envie de changer ce sur quoi on a le contrôle, c’est-à-dire notre attitude face à la vie. Pour soutenir ces personnes qui respirent le positivisme malgré leur détresse, respirons avec eux le même souffle, et peut-être un vent nouveau soufflera enfin sur les politiques capitalistes égoïstes et destructrices qui mènent notre époque.

Forces spirituelles 

 Je suis née d’une famille catholique peu, voire nullement, pratiquante, mais dont les croyances sont bien ancrées. Personnellement, j’imagine qu’il doit y avoir quelqu’un, en haut, et qu’après la mort, les âmes de nos corps doivent aller quelque part, du moins, j’aime le croire. Toutefois, les religions que je connais ne sont pas assez concrètes à mes yeux dans leurs réponses et fonctionnement. Je n’y adhère donc pas. Je ne dénigre personne les pratiquant, car je comprends qu’elles répondent à certaines questions fondamentales que même la science peine à expliquer, qu’elles représentent, à la base, de belles valeurs et qu’elles guident des gens du monde entier à travers leur vie.                         
Tout ça pour dire qu’hier soir, j’ai pris part à une conversation fort intéressante. Autour de la table, il y avait un Africain catholique très pratiquant (genre c’est écrit « Que le sang de Jésus me couvre » sur sa moto), deux Suissesses, dont une catholique pratiquante et une autre dont je ne connais pas les croyances, mon copain, avec qui je partage sensiblement la même vision, à quelques exceptions près, et moi. La partie intéressante ici est « l’Africain catholique ». Il n’y a rien de surprenant là-dedans, je sais, mais c’est très très intéressant. Je m’explique. L’Europe a évangélisé l’Afrique, au point où le Christianisme (et aussi l’Islam) est pratiqué par une majorité. Les premiers noirs qui ont partagé la vision des blancs se sont faits torturer à mort pour avoir renier l’animisme, croyance de leurs ancêtres. Ça montre à quel point les gens croyaient en cette nouvelle idéologie amenée du Nord par les blancs. Notre ami togolais fait partie de la population qui fut évangélisée. Toutefois, malgré ses croyances personnelles solidement ancrées, de par ses cours de cathéchisme qui lui ont enseigné « la Bonne Nouvelle » et autres, il est né et a grandi en terre africaine. Il a donc dit: « Je suis conscient qu’il y a sur cette terre des forces mystérieuses que je ne saurais expliquer, et je crois que si l’évangile n’était pas venu semer le doute dans la tête des gens, ces forces seraient encore plus puissantes. » Là où, personnellement, ça m’a accroché, c’est lorsqu’il a nommé une panoplie d’exemples de phénomènes que lui-même ou qu’un de ses proches a vécus. Cet homme, n’adhérant pas à ces croyances car provenant d’une famille très catholique, a dû admettre qu’il existait sur sa terre d’autres forces. Par respect pour son Dieu, il s’en confessait. Il a même admis que les dieux du vaudou (ici, il faut le prendre comme un synonyme d’animisme), étaient plus forts que le Sien et que les chefs catholiques eux-mêmes l’admettaient. La magie noire et la magie blanche, en sol africain, sont donc plus fortes que le Dieu catholique. Ce même aveu, toutefois, démontre pourquoi les gens adhèrent plus, maintenant, au Christianisme qu’à l’animisme. Ces forces très puissantes, ils (les Catholiques) les attribuent à Satan et leur propre Dieu représente pour eux le bien. Ils savent donc que ces forces sont bien réelles, mais ils n’adhèrent pas aux croyances qui y sont rattachées.        

                  

J’adorerais voir de mes propres yeux les phénomènes que je me suis fait raconter, mais je vais me contenter de les raconter à mon tour.       

           

La femme de l’oncle de notre ami africain était malade depuis 3 ans. Elle faisait des visites incessantes à l’hôpital depuis 2 ans déjà et son mari avait dépensé des milliers de dollars (millions de francs CFA) pour tenter de la sauver. Un jour, il décida d’aller voir une dame qui guérissait les gens par le vaudou. Notre ami accompagna son oncle, par curiosité. Sa femme, trop malade, était restée allongée chez une amie d’un village voisin. L’oncle demanda simplement à la dame ce qu’avait sa femme et lui dit que l’hôpital n’avait rien trouvé, depuis maintenant trois ans. La dame alla dans la pièce voisine pour consulter les esprits des ancêtres. Elle agita un instrument de musique en métal et demanda aux esprits ce qui était arrivé à la malade. Les esprits répondirent, à voix haute parce que notre ami les entendit (jusqu’ici je me dis que peut-être quelqu’un était caché dans la pièce). Ils dirent que la femme s’était querellée avec une autre femme pour une question d’argent et que cette dernière était en fait une sorcière qui avait demandé l’aide de d’autres sorciers pour embêter son âme. Ainsi, toutes les nuits, des esprits malveillants s’empareraient de son âme et la balancerait de tout côté dans « l’autre monde ». Quand elle se réveillerait, la femme aurait toujours des douleurs un peu partout, et ce même si elle n’avait rien fait de la journée. Les ancêtres évoquèrent aussi une certaine date où la femme se serait faite renverser par une voiture. Les esprits mauvais l’auraient retenue pour l’empêcher de traverser aussi vite qu’elle le voulait. Tous ces détails, l’oncle n’en avait point informé la spécialiste vaudou. Ensuite, les ancêtres lui dirent qu’ils allaient l’aider. La guérisseuse, en fait, était elle aussi une sorcière, mais était la maîtresse de celles-ci, donc un peu plus puissante. Elle dit qu’elle connaissait les sorciers qui avaient jeté le sort à la femme et donc qu’elle savait quelles odeurs les esprits mauvais que ceux-ci avaient invoqués détestaient. Elle demanda à l’oncle d’aller dans la forêt et de ramasser toutes les feuilles qu’il trouvait intéressantes. Accompagné de sa femme, il lui rapporta un gros tas. Parmi elles, la sorcière en choisit quelques unes, qui correspondaient aux parfums recherchés, et fit un savon à base de ces feuilles. La femme devait donc se laver, les pieds sur les feuilles restantes, en utilisant ce savon et une petite serviette de matière naturelle. Elle est aujourd’hui guérie.       

                 

Un jour, la jeune soeur de l’Africain catholique est allée à un enterrement avec sa mère. La défunte avait été tuée, mais la coupable n’avait toujours pas été accusée. Au moment de mettre le cercueil dans le corbillard, les hommes n’arrivaient pas à le soulever. Ils étaient plusieurs et essayaient de toutes leurs forces de le soulever, mais celui-ci semblait ne pas vouloir bouger. Soudainement, ce dernier se souleva de quelques centimètres et se mit à bouger. Tout le monde le regardait, personne n’y touchait. Il se déplaça ainsi jusqu’à la maison de la meurtière et fit des mouvements de va-et-vient en cognant très fort sur la porte de la maison. La petite fille qui accompagnait sa mère avait tout vu et elle resta traumatisée un certain temps.     

            

J’aurais plein d’autres exemples à raconter, mais je sais fort bien que nos esprits cartésiens resteront toujours sceptiques. Reste que tous, ici, s’entendent pour dire que des forces spirituelles très puissantes et mystérieuses habitent l’Afrique.       

             

Pour conclure sur une note religieuse tout à fait différente, nous les avons d’abord choqués puis bien fait rire hier soir quand on leur a expliqué que chez nous, au Québec, on ne disait pas putain, mais plutôt tous les mots relatifs à la religion catholique. D’un accent bien prononcé, on leur a appris des séries toutes plus longues les unes que les autres de blasphèmes. Les entendre les répéter avec l’accent togolais: c’était trop drôle.      

                     

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Voir une église gigantesque côtoyer de minuscules maisons de fortune, à peine la grandeur d’un cabanon de chez nous, faites de paille, de terre et de morceaux de tôle rapaillés, ça me rend triste. Voir des enfants émus de recevoir une bouteille d’eau de plastique vide parce qu’ils pourront l’utiliser pour aller chercher de l’eau au puit ou à la rivière, ça me rend trop triste. Voir ces enfants habiter ces maisons et aller dans cette église, ça me dépasse. 

Pattes de mouches grillées

 
Le plat typique du Togo est une pâte faite d’eau et de farine de maïs. J’en avais entendu parler avant d’arriver. J’ai donc mis plein de noix, de fruits séchés et de petits jujubes énergisants dans mon sac à dos pour être sûre de ne pas seulement me gonfler le ventre à tous les repas. J’étais prête mentalement aussi. De plus, comme on fait affaire avec un organisme local VRAIMENT pas cher, je me disais qu’ils allaient inévitablement nous servir ce qu’il y a de moins cher.                                 

À mon grand étonnement, dès le premier jour, ils nous ont exprimé leur désir que l’on quitte le pays avec de bons souvenirs. Alors au lieu de nous dépayser brutalement en nous effrayant avec des plats typiquement togolais, ils préfèrent nous « assimiler graduellement ».                                  

Certes, tous nos plats sont faits à partir des aliments à leur portée, mais la manière dont ceux-ci sont apprêtés est impressionnement réconfortante et gastronomique. Par exemple, il y a quelques jours, j’ai écrasé des petits poissons séchés en les frottant entre deux roches. À l’heure du dîner, on nous a servi un riz avec sauce tomate aux arômes et à saveur légère de poisson. C’était salé, juste assez.                                  

On parle souvent de la grande cuisine française, on parle de plus en plus des cuisines indienne et asiatique, mais la cuisine africaine, on la sous-estime. Notre méconnaissance de ce continent alimente notre imagination qui aime bien croire qu’ils en sont encore aux pattes de mouches grillées, mais on est loin de là. Les gens sont de véritables chefs, nul d’entre nous, Occidentaux, ne sauraient faire autant avec si peu. Ça m’impressionne, ils m’impressionnent.                                 

À quand les stages culinaires en Afrique?                                  

Et puis cette pâte de maïs dont je parlais, je l’ai vue bien souvent accompagnée de toutes sortes de sauces très appétissantes.                                  

                                •••                                 

Il faut noter que je suis actuellement dans la capitale du pays, Lomé, et qu’ici, il est plus facile de se procurer de la nourriture. Malgré tout, même dans la grande ville et particulièrement un peu plus loin dans les villages voisins, où il n’y a souvent pas d’électricité et où l’eau se fait rare, des gens ont peine à payer quelque chose à se mettre sous la dent. La pâte de maïs est alors pour eux la seule option. Même celle-ci est parfois inabordable. Ça me rend triste d’entendre que c’est leur plat typique. S’ils avaient le choix, s’ils avaient les moyens d’avoir le choix, il en serait autrement.                                  

Chez nous, on parle de malnutrition, ici, c’est de la sous-nutrition. En 2015. Sur la même boule de terre que l’on partage… si inéquitablement.

Première douche à l’Afwique noire


J’ai mon shampoing, mon revitalisant, mon savon-pour-le-corps-vraiment-trop-l’fun-en-petites-feuilles-comme-des-feuilles-de-Listerine (belle trouvaille que j’ai faite chez Sail avant mon départ) et mon nettoyant visage. Le kit classique de la fille occidentale qui veut hydrater ses cheveux et pas avoir de boutons même si elle sue à en dégoutter toute la journée et que la poussière s’installe confortablement dans ses pores dilatées par la chaleur. Avec ça j’ai apporté une petite débarbouillette et une grande serviette qui toutes les deux sèchent rapidement.

J’arrive dans la douche, une salle avec un trou au sol, une chaudière d’eau que l’on doit préalablement remplir dans la cour et une plus petite chaudière, vide. Premier soir, panne d’électricité. Je colle sur ma chaise, colle sur les murs, colle sur mon drap, ma propre peau colle contre elle-même: pas le choix de me laver. J’installe donc ma lampe frontale dans un petit coin, en prenant soin aussi de vérifier que l’eau dans ma chaudière ne contient aucune forme de vie, de même que tous les coins de cette petite pièce. Me voilà rassurée, l’important est de garder l’oeil attentif au moindre mouvement. Je me sens bien vulnérable dans cette noirceur.

J’ai finalement réussi à me laver, aussi bien que chez moi, et je dois dire que j’étais vraiment contente. Mon copain et moi, on s’est félicités.

Je me sentais un peu mal d’avoir apporté tant de produits pour ma douche, mais là je sens bonne, j’ai les cheveux doux et je peux dire qu’après une journée où j’avais entièrement mis de côté toute ma féminité, ça me fait du bien en maudit. Alors je me couche, toute fraîche, l’électricité est revenue et on nous a fourni un ventilateur (on est vraiment gâtés pourris je l’sais).

Il est 9h35 PM à Lomé et je commence à enseigner demain dès 6h30, alors dodo.

Première journée en sol africain

Lomé, Togo
  
Ma journée d’aujourd’hui s’est résumée en une série de va-et-vient.                                          

            
4:10 AM – Heure locale à notre arrivée        

     
Un homme vêtu d’un sarrau blanc, d’un masque et de gants nous fait signe de nous désinfecter les mains. Un peu plus loin, il nous vise le front avec une sorte de gros laser rouge. Je suis un peu réticente. C’est mon tour, il me scanne et en moins de deux, il a déjà gribouillé je-ne-sais-quoi sur un petit bout de papier qu’il me remet. Plus tard je comprendrai qu’il s’agissait là de la prise de ma température corporelle. J’ai pas l’Ebola, j’le jure.                           

              
Ici, tu fais ça, tu vas là, mais pourquoi? C’est comme ça, il n’y a pas d’explications à donner. Alors je fais de moi une touriste obéissante.        

                
2 heures plus tard – Permis d’entrée au pays en poche, nouvelle carte SIM achetée pour contacter la famille               

             
Cosmos, Raul et Mesmer nous attendent à la sortie. Bienvenue au Togo, bienvenue dans l’Afwique noire mes amis! Dès le premier coup d’oeil, ils me paraissent rassurants, et il en sera ainsi tout au long de la journée. On s’entasse donc dans un taxi en direction de notre nouvelle maison pour les six semaines à venir.                     

             
Notre chambre est parfaite: pas de coquerelles, pas d’araignées, mais surtout, un lit seulement, un double. Je jette un regard surexcité à mon copain. Ça me tentait moyen de dormir toute seule ici, mettons. Quelques minutes plus tard, matelas inspecté, on passe à l’installation de notre drap, de notre moustiquaire et on sort nos petites affaires. En gros, on vient de se bâtir un chez-nous dans une ville où on est tout, sauf chez nous, et on ne manquera pas de le remarquer au cours de la journée, car en Afrique noire, y’en n’a pas des p’tits blancs comme nous. On sort du lot plus que jamais.                       

                   
Un peu plus tard                              

                        
Ici, le moyen de transport le plus prisé, c’est le taxi moto. On se prend donc chacun un taxi moto et on fait confiance à notre chauffeur… Il faut noter que l’on ne porte pas de casque. On se trace un chemin à travers les voitures, les piétons et les autres motos, très nombreuses. Les routes de terre rouge sont bondées. L’air est poussiéreux. Le sol est parsemé de crevasses profondes, ici et là. D’un instant à l’autre, à travers les klaxons, on prend de bonnes bouffées de diesel. À ce moment-là, sous le soleil cuisant, je remarque toutes ces femmes portant de lourdes et énormes charges sur leur tête, bébé accroché à leur dos. Qu’est-ce que je fous ici? Je découvre le monde, un monde parallèle au mien j’ai l’impression. Je suis impatiente de le comprendre.                        

             
Fait cocasse: J’ai du mal à déplier mes mains tellement je me suis agrippée solidement au banc de la moto.