Grandiose

  
Je suis présentement assise dans le petit bar d’un petit village figé dans le temps. À l’entrée, un écriteau nous demande de retirer nos bottes pleines de bouette. Le chien d’un des clients vient de me renifler les orteils de son museau mouillé. Ce que je vois d’ici: une boucherie, une charmante église en bois portant fièrement sa vieille cloche, un ancien autobus rouillé et un panneau en X signalant un chemin de fer. Il y a aussi une camionnette toute sale stationnée devant le bar et un quatre roues dans son coffre. Je me sens comme dans un décor de film. Je souris à une jolie dame âgée et à son mari qui se stationnent derrière la camionnette. Un homme traverse le village à cheval. Le couple me demande s’ils peuvent se joindre à moi. Je terminerai mon texte plus tard. On parle jusqu’à la tombée de la nuit.                            

                                         

Il faut lire la suite au son de la voix de Charles Aznavour. J’imagine les paroles de sa chanson « Emmenez-moi » résonner à l’infini dans l’écho des vallées verdoyantes que je parcours et sa voix semble amplifier la majestuosité de ce que voient mes yeux.                  

                                    

Depuis un peu plus d’une semaine déjà, je suis en Nouvelle-Zélande, au bout de la Terre, au pays des merveilles, je crois. Je roule à gauche, parcours des kilomètres de serpentins jusqu’à en avoir le tournis, traverse des dizaines de ponts à une voie, évite quelques éboulements de roches qui bloquent la voie, m’arrête pour laisser passer des moutons… Rien ne peut jamais être plus magnifique, jusqu’au prochain virage. Et puis la végétation. Les sapins côtoient les palmiers: j’y comprends rien. Le ciel est bleu, il pleut, le soleil revient. Les immenses montagnes vertes à perte de vue et celles de roches qui s’ensuivent. Je m’arrête un moment prendre une photo, reste à distance de la falaise. Le ruisseau juste en bas. Je n’ai pas de mots pour décrire ce paradis qui défile sous mes yeux. Enfin si, j’en ai un: grandiose.                       

                                       

Avec mes deux compagnons d’exploration, nous avons loué la voiture la moins chère (et la plus miniature jamais vue) et avons opté pour le camping. (Nous venons de suivre un lièvre sur plus de 200 mètres. Le pauvre, il courait en zigzaguant sur la ligne qui sépare les voies.) Légalement ou presque, nous plantons nos tentes dans des endroits paradiasiques isolés de la civilisation. Des petits coins de paradis, ici, ça pleut. Hier, nous nous sommes engagés sur une route qui sillonnait une montagne, nous l’avons suivie jusqu’à ce que l’asphalte qui la recouvre se transforme en cailloux, puis nous avons longé une rivière pendant quatre kilomètres pour aboutir sur un lac. Au milieu des gigantesques montagnes, dont une par laquelle s’échappait de la fumée, nous nous sommes installés. J’avais le sentiment d’être la première humaine à mettre les pieds sur ce bout-de-terre-là. Nous avons piqué nos tentes. Nous sommes baignés à travers les poissons qui m’ont fait une bonne dizaine de sucettes sur les pieds pendant que j’essayais de me convaincre, debout sur une roche visqueuse, que l’eau n’était pas assez froide pour m’arrêter. Mon copain, lui, était déjà rendu sur la roche au milieu du lac et se dandinait de bonheur les fesses à l’air, pour se rapprocher encore plus de la nature, j’ai l’impression. Notre ami n’a pas eu d’autre choix que de prendre une pause de ce beau moment pour aller se soulager les intestins et se faire mordre le derrière par les petites mouches de sable. Faut l’excuser, c’est comme ça que ça marche, on l’a tous fait. Les coins de paradis sont isolés de la civilisation, mais bien souvent aussi des toilettes publiques. Un peu plus tard, nous avons savouré nos nouilles ramens. Nous sommes allumés un petit feu. Nous sommes blottis dans nos sacs de couchage au son des cris du cygne noir. Je me suis mis une alarme pour contempler le lever du soleil, ce que j’ai fait. Je me suis rendormie et ai dormi jusqu’à ce que la chaleur du soleil transforme ma tente en four. Ensuite j’ai sauté dans le lac. Puis nous nous sommes engagés sur la Forgotten World Highway. Le mot grandiose, c’est sur elle que je l’ai trouvé.       

                                 

À l’heure qui l’est, je découvre qu’il y a pas mal plus d’étoiles dans le ciel que je pensais alors qu’un mince croissant de lune illumine les vallées. Je respire profondément l’air pur et avale une grosse gorgée d’eau que j’ai prise dans le ruisseau à moitié gelé de la montagne que j’ai montée ce matin. Jamais je ne me suis sentie aussi bien. C’est encore mieux que le sentiment d’être en amour. Je me sens légère. Je suis au bout de la terre, dans un paradis imprévisble et incroyable. Et grandiose. 

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10 réflexions sur “Grandiose

  1. Quand une jeune femme comme toi cite un grand comme Aznavour dans un aussi M-A-G-N-I-F-I-Q-U-E texte (l’un de tes MEILLEURS), tu fais plaisir à un beau-père des plus fiers (et des plus émus)! Ta sensibilité est précieuse, tellement palpable à travers tes mots, tes images, ton récit. Tu me fais rêver, voyager, nous sentons ce grand Bonheur qui t’habite. Mille bravos, mille mercis, je t’aime fort!! xx

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  2. Je me suis retrouvée, en l’espace d’un délicieux moment, en plein milieu de ton voyage…je respirais le même air frais et sentais même sous mes pieds quelques petits rochers « débouler »….merci pour ce court instant généreusement partagé et si bien narré…À la prochaine!

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